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Etre ou ne pas être khmer : le difficile retour de la diaspora au Cambodge (2/2)

Par Barbara Delbrouck  (Ka-set) 11-09-2009


Qu'en est-il de ces Khmers qui reviennent au Cambodge après avoir grandi à l'étranger ? Se sentent-ils chez eux au pays du sourire ? Quel accueil reçoivent-ils de la population locale ? Après un petit tour d'horizon auprès d'une dizaine de Khmers de l'étranger ayant pris la décision de renouer avec leurs origines, une chose semble claire : le retour n'est pas facile. Certains n'avaient jamais foulé la terre de leurs ancêtres. D'autres, qui y ont passé une partie de leur enfance, ne reconnaissent plus rien. Le Cambodge a changé et eux aussi d'ailleurs. Et la plupart d'entre eux se heurtent à une réalité parfois dure à accepter : ils sont immédiatement perçus par la population locale comme des "étrangers". Une situation vécue de différentes façons : certains trouvent la paix en se considérant d'emblée comme étranger ; d'autres font tout pour "devenir khmer" ; d'autres encore essaient de trouver un équilibre entre leurs différentes identités.

Etranger en son pays

S'il fallait trouver un point commun à tous les Khmers de l'étranger, ce serait probablement le fait qu'ils se sont tous fait, immédiatement, repérer comme "étrangers" par les Khmers locaux, de par leur façon de se tenir, de marcher, de s'habiller, de parler... Une situation qui peut faire sourire au début, mais qui est pour certains source de frustration et d'interrogation.

"Les gens ne me reconnaissent pas en tant que Khmer à cause de mon style pas très local, ma façon de me mouvoir, de bouger, raconte Auray, Français d'origine cambodgienne. Ils hésitent. Peut-être est-ce un Khmer de l'étranger ? Ils ne savent pas trop. Généralement, on me prend pour un Philippin ou un Vietnamien, mais pas pour un Khmer." Auray a quitté le Cambodge quand il avait deux ans. En France, son père lui parlait en français et sa mère en khmer. Il comprend donc le khmer mais ne le parle pas. "J'entendais les gens dire : comment cela se fait qu'il ne parle pas khmer alors qu'il est né au Cambodge ? Au début, c'est marrant, mais à la longue, cela devient pénible. Et tu ne fais même plus l'effort d'expliquer."

L'identité questionnée quotidiennement

Putsata, une Khméro-américaine qui a elle aussi quitté le Cambodge enfant, a été confrontée à ce problème lorsqu'elle a rencontré sa famille : "Ils riaient de la façon dont je marchais, si vite, de la manière dont je parlais khmer… Et sur le moment, j'ai bien ri aussi. Mais après tu réfléchis et tu te demandes : alors suis-je khmère ou américaine ? Comment, moi, est-ce que je me considère ?" Au Cambodge, le moindre acte quotidien renvoie sans cesse Putsata à ses questions identitaires, que ce soit lorsqu'elle prend un tuk-tuk ou quand elle se rend au marché... "Je me demande souvent ce que les autres pensent de moi. Veulent-ils me donner un prix khmer parce qu'ils savent que je suis khmère ou veulent-ils me donner un prix d'étranger parce je viens des Etats-Unis ?"

Ce problème concerne aussi les Khmers ayant grandi au Cambodge mais qui ont dû fuir le pays pour n'y revenir que des années plus tard. Sokal a quitté le territoire cambodgien à l'âge de 15 ans. Il en a aujourd'hui 30 et est revenu pour la première fois dans le royaume en 2009. Tout en ayant le sentiment d'évoluer enfin dans un environnement où il n'était pas physiquement différent de la majorité des gens, il s'est rendu compte qu'il ne passait pas pour autant inaperçu. A Phnom Penh, on s'adressait à lui en chinois ou japonais. "Je me sens quand même un peu étranger dans mon pays", regrette-t-il. "Il y a plein de choses qui font que, partout, on sait que je ne suis pas d'ici." Sokal a tout essayé pour faire en sorte que les Khmers ne remarquent plus qu'il vient "d'ailleurs", mais rien n'y fait. "J'essaie toujours de demander à mes amis ce qu'il faut faire pour être comme les autres, car à chaque fois j'ai droit à des remarques. C'est embêtant. J'ai essayé de m'habiller comme eux, de faire comme eux, mais on sait toujours que tu ne viens pas du Cambodge."

Cette situation est parfois doublement difficile à accepter pour certains Khmers de l'étranger qui, malgré leur intégration dans leur pays d'accueil, ont toujours ressenti qu'ils étaient différents voire mis de côté de par leur origine. Aujourd'hui, ils reviennent au Cambodge avec l'espoir de se sentir enfin "chez eux" et doivent faire face au constat qu'ici aussi, ils sont considérés comme différents.

Pour d'autres, cela ne pose pas de problème. C'est le cas de Davy Chou, jeune cinéaste de 25 ans né en France, et qui assume le fait d'être étranger au Cambodge. "Tu resteras toujours l'étranger. Ce qui est normal et surtout, vrai ! Je suis français et pas cambodgien, insiste le jeune homme. C'est se mentir que de se dire qu'on est cambodgien. On a beau avoir des parents cambodgiens et essayer de parler khmer, on ne s'improvise pas cambodgien. J'ai vécu 25 ans en France, ma façon de penser est française et mes habitudes sont françaises."

Double culture à gérer, identité à trouver

Le fait d'être considéré comme "étrangers" sur la terre de leurs origines implique nécessairement des questionnements identitaires mais contribue aussi, pour certains, à enfin trouver des réponses à des interrogations qui les hantent depuis des années.

Joty Mousar s'est longtemps senti en pleine tourmente identitaire. Cambodgien d'origine cham ayant grandi dans les banlieues en France, il a eu bien du mal à se construire une identité. En France, il ne se sent pas considéré comme Français et, en grandissant, il réalise qu'il n'est pas non plus Cambodgien ni même Cham. "Les Chams en France s'intègrent de trois façons : soit ils deviennent Français, soit ils deviennent religieux [musulmans - NDLR], soit ils deviennent Cambodgiens, explique-t-il. Moi, je me suis toujours construit sur des anti-modèles. Au final, je me suis construit avec mes trois identités et j'ai fait avec. En étant des trois et en étant complètement différent des trois." Joty vit aujourd'hui au Cambodge. Il y a trouvé une famille cham "très cambodgienne", une forme de promotion sociale et un équilibre. "Je parais un peu insolent en étant trop français parfois. Mais les gens comprennent, parce que je n'ai pas grandi ici. Finalement, je suis accepté parce que je ne suis pas cambodgien et j'ai les facilités d'un Cambodgien parce que je parle la langue. Tout ça mène à une stabilité, une sérénité que je n'avais pas en France."

Bowinneth, psychologue pour enfants khméro-néerlandaise, a elle aussi trouvé le salut dans la voie du milieu. Après un séjour de cinq ans au Cambodge, elle prévoit maintenant de rentrer aux Pays-Bas avec son mari et ses deux enfants. "Je suis venue ici pour trouver mes racines mais finalement je les ai trouvées en moi, explique-t-elle. Je suis parvenue à accepter qu'il y aura toujours une tension entre deux cultures et je suis en train de trouver un équilibre. Je suis en paix avec mes deux côtés."

Hisham Mousar a lui trouvé la paix en constatant, puis en acceptant, le fait qu'il était avant tout français. "J'ai le sentiment que la plupart des Français d'origine cambodgienne sont français, estime-t-il. Ils ont été élevés en France, bercés par les contines françaises, la philosophie, la littérature, la langue française ! Ce n'est qu'après qu'on peut se demander s'ils sont cambodgiens ou non. Ce n'est pas quelque chose de spontané. C'est plutôt une démarche personnelle de chacun d'aller vers ses origines."  

Une relation qui demande patience et efforts

Les premiers rapports avec les Khmers locaux ne sont donc pas toujours simples, quand ils ne s'avèrent pas carrément décevants pour ceux qui attendaient beaucoup d'une rencontre fantasmée. Or, pour évoluer, les relations entre Khmers de l'étranger et Cambodgiens locaux exigent du temps et des efforts, particulièrement quand les premiers ne maîtrisent pas la langue khmère. Là aussi, les réactions sont aussi diverses que les personnalités. Certains parviennent à tisser des relations très proches et de réelles amitiés, d'autres y renoncent et assument finalement simplement le fait qu'ils se sentent mieux avec des étrangers.

"C'était dur au début car j'espérais beaucoup de la relation aux Cambodgiens, partage Rapytha, franco-khmère de 40 ans. Mais cela va beaucoup mieux depuis que je n'attends plus rien et que je les prends comme ils sont. J'ai beaucoup changé. Avant, je mettais la barre très haut et j'étais triste que ça se passe mal. Maintenant, je me sens tout à fait acceptée car je ne cherche plus à être acceptée. J'ai des relations avec eux de façon beaucoup plus sereine." Rapytha sait que cette relation requiert encore du temps et des efforts. Mais aujourd'hui, elle estime déjà ne plus être considérée comme une étrangère. Et selon elle, le fait qu'elle parle khmer couramment l'aide énormément.  

Davy Chou se positionne d'emblée lui-même comme un étranger, avide de découverte. Et, en tant que Français, il n'est pas déçu de sa rencontre avec les Cambodgiens, qu'il trouve particulièrement hospitaliers. "S'ils sentent que tu as un vrai intérêt, ils sont très contents de te montrer leur pays : le marché de nuit, comment on s'amuse au Cambodge… Et ma démarche est très ouverte de ce côté-là, on peut s'entendre !" Davy insiste lui aussi sur la nécessité, Khmer de l'étranger ou pas, de s'impliquer beaucoup afin de pouvoir tisser des relations avec les Cambodgiens. A son arrivée, il s'est refusé à côtoyer des étrangers et a décidé, au moins dans un premier temps, de ne lier des relations qu'avec des Khmers et d'apprendre leur langue. "Je suis venu ici avec cette espèce d'idée fixe, presque de 'racisme non cambodgien'. Et ça a marché. J'ai plein d'amis cambodgiens." Ce n'est que presque trois mois après son arrivée qu'il a rencontré d'autres expatriés. "Je pense que c'est le seul ordre possible. L'inverse est plus facile car on a la même langue et la même culture." En quatre mois, c'est surtout avec des étudiants que Davy a réussi à lier amitié : "Je suis plus proche d'eux parce qu'ils ont le même âge, un même niveau d'éducation mais surtout ils parlent anglais, ce qui est indispensable pour qu'on se comprenne et que je puisse continuer à apprendre le khmer".
 
Même si de vraies amitiés peuvent donc être construites avec les Cambodgiens locaux, il faut pour autant accepter qu'elles soient différentes de celles liées avec d'autres étrangers ou Khmers de l'étranger. Ce dont certains s'accommodent plus facilement que d'autres, en fonction aussi peut-être de la part d'identité khmère qu'ils ressentent en eux.

Bowinneth, qui a grandi aux Pays-Bas, a aussi noué des amitiés avec des Cambodgiens au cours de ses cinq années passées dans le royaume. La moitié de ses amis à Phnom Penh sont khmers, des amitiés nées pour la plupart au cours de relations de travail. Amitiés occidentales, amitiés khmères... "Ce sont juste des relations différentes, explique-t-elle. Et je me sens très bien avec ça car ça répond à mon côté khmer. Je pense qu'ils [mes amis cambodgiens] me considèrent comme khmère mais qu'ils sentent aussi que je suis une Khmère de l'étranger."

Pour Rapytha, les différences dans les relations amicales sont aussi liées aux modes de vie. Avec ses amies khmères, elle n'aura pas de grandes discussions, entre confidentes, mais parlera des petites choses de la vie. "Elles ne vont pas se dévoiler complètement, reconnaît-elle. Il y a une énorme pudeur. Mais peut-être est-ce justement parce qu'elles ont le sentiment que je ne peux pas comprendre et que moi je ne vais pas les embêter non plus avec mes états d'âme. Parce que je ne me permets pas d'avoir des états d'âme."

"Je n'ai pas énormément d'amis cambodgiens, avoue pour sa part Joty. Il y a une différence dans ma tête. Dans la manière de vivres les choses." Même chose pour Auray, qui se sent plus à l'aise avec des Français ou des étrangers d'origine cambodgienne.

Une intégration plus laborieuse pour les femmes ?

A ces difficultés, s'ajoute le poids des traditions, plus lourd encore à supporter pour les femmes. Même si les mœurs évoluent, la place de la femme au Cambodge n'est pas la même qu'en Europe, aux Etats-Unis ou en Australie. "C'est plus difficile pour les femmes car quand on vient de France, c'est un recul total, commente Joty. Elles ont moins de droits, celles qui sortent sont mal considérées. Et le regard des uns et des autres est très important ici. Il faut garder l'honneur de la fille."

Une difficulté confirmée par Rapytha, particulièrement vraie dans le domaine du travail. "Je le vois par rapport à mes collègues khmers de l'étranger, le regard des Cambodgiens n'est pas le même sur eux que sur moi. Les Cambodgiens ont une idée assez machiste de la place de la femme dans le travail. En plus si vous avez un peu de responsabilité, en tant que femme de l'étranger, j'ai l'impression que c'est plus dur de faire sa place." Rapytha y est pourtant parvenue. Mais elle prend néanmoins soin de s'habiller de manière à ne pas choquer ses collègues ou ses amis. "Je pense qu'une occidentale peut se permettre des tenues que moi je ne peux pas me permettre parce que je suis d'origine cambodgienne, explique-t-elle. Je ne vais pas aller pique-niquer avec des amis cambodgiens en dos nu. Chose que je me permettrais facilement avec des amis français. Donc je me suis adaptée mais ça dépend avec qui je suis".

Selon Bowinneth, les choses ont néanmoins évolué depuis qu'elle vit ici. "J'ai remarqué que les choses ont changé. Moi aussi, j'ai probablement changé, mais je pense que c'est les deux. A Phnom Penh, les gens deviennent plus ouverts. Sur le plan vestimentaire mais aussi sur le rôle des femmes qui prennent part à la société, font des études…"

Côté amour, s'il est fréquent que des Khmers de l'étranger prennent pour épouse une "locale", les femmes khmères de l'étranger, souvent perçues comme indépendantes et loin de l'image de la parfaite ménagère cambodgienne, sont moins nombreuses à trouver l'âme sœur parmi la population locale. Putsata, khméro-américaine, 35 ans, indépendante, journaliste qui a roulé sa bosse jusqu'en Afghanistan, est ainsi à des années de lumière de l'icône de la "bonne épouse khmère" discrète. Ses parents n'ont d'ailleurs pas chercher à lui imposer un mari. "Trop américaine" pour un Khmer, plaisante même sa mère. Mais elle, serait-elle prête à dire oui à un Cambodgien du pays ? "Je pense qu'il faudrait que ce soit quelqu'un de très particulier pour gérer ça, répond Putsata. Il ne pourrait pas me demander de repasser sa chemise ! Oublie ça !", ajoute-t-elle en riant. Mais à choisir, que préférerait-elle ? Une question à laquelle elle dit n'avoir jamais réfléchi, mais dont la réponse émerge rapidement de son esprit : "Je pense que si j'avais le choix entre deux hommes, l'un Khmer et l'autre non Khmer mais tous les deux également progressistes, je choisirais le Khmer, tranche-t-elle avec assurance. Parce que depuis je suis au Cambodge, il y a cette chose incroyable quand je suis avec ma famille et mes amis khmers : on comprend la même culture, on va rire aux mêmes choses. Et puis, être capable de partager ensemble une langue qui n'est pas l'anglais, qui est notre langue, c'est quelque chose de vraiment fascinant !" Mais, ce mari khmer, "il faudrait qu'il soit vraiment très progressiste !", s'empresse-t-elle de préciser. A bon entendeur...

 
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Khmers de l'étranger : la nouvelle génération de retour ? (1/2)

Par Barbara Delbrouck (Ka-set) 10-09-2009


Pendant près de trois décennies, des Cambodgiens ont fui leur pays. Mais depuis plusieurs années, un mouvement inverse semble s'être enclenché. Les enfants de ces exilés ont grandi. Maintenant adultes, certains décident de retourner au Cambodge pour travailler, lancer un projet ou créer leur entreprise. Qui sont ces Khmers venus d'ailleurs et que cherchent-ils sur la terre de leurs ancêtres ? Ka-set est allé à leur rencontre, dans une enquête publiée en deux volets.


"Happés" par le Cambodge

Les histoires de "Khmers rapat", surnom donné aux "Khmers rapatriés" par certains Français d'origine cambodgienne, commencent souvent par un voyage. Ils ont découvert ou redécouvert le pays de leurs parents et ont décidé d'y rester. Temporairement ou pas. C'est le cas d'Auray Aun, directeur régional adjoint de "Aide et Action", une ONG française spécialisée dans l'éducation. Il y a huit ans, il quitte un poste bien rémunéré dans une société publicitaire à Paris pour monter un projet aventureux avec un ami : faire le tour de l'Asie et de l'Amérique latine, à la rencontre d'ONG actives dans l'éducation. Le pays du sourire constitue une des étapes de leur périple. "C'était un moment très fort, se souvient Auray. J'ai été accueilli par ma famille. Et j'ai vraiment aimé ce que j'ai vu. Les gens, le pays… C'était magique. A tel point que mon compagnon de voyage a eu peur que je reste ! On a bien sûr terminé le voyage ensemble, mais à la fin de mon séjour au Cambodge, il était clair que je reviendrais y travailler."

C'est aussi le cas de Rapytha, la quarantaine, franco-khmère, qui à la suite d'un voyage dans la région, dont à peine deux jours au Cambodge, a décidé de "venir tenter le coup" ici avec son mari, français, et leurs deux enfants. Elle travaille à l'aéroport de Phnom Penh depuis quatre ans. "Maintenant, on est là pour s'installer. On ne se demande plus chaque année si on va repartir".

Franck Touch, de mère française et de père cambodgien, est lui revenu sur la terre de ses ancêtres il y a sept ans et a créé la société d'informatique Khmer Dev à Phnom Penh. Lors d'un voyage touristique avec sa mère en 2001, celle-ci entame des recherches sur la famille de son défunt mari, dont ils n'ont plus jamais eu de nouvelles depuis qu'ils ont fui le Cambodge en 1971. Munis de photos, ils partent dans sa province d'origine, Kompong Thom. Franck y retrouve son grand-père et découvre l'existence de cette grande famille, dont la moitié a péri sous les Khmers Rouges. "Je m'en rappellerai toujours, raconte-t-il avec émotion. Cela a déclenché quelque chose, ça m'a fait un déclic par rapport au Cambodge.". Dans l'avion pour rentrer en France, il décide qu'il doit "faire quelque chose au pays". A l'époque directeur d'une société d'informatique en France, il donne sa démission à peine deux mois après son retour. "Peu importe le boulot. Ce qui comptait, c'était le pays. Je voulais revenir au Cambodge coûte que coûte." Franck y sera finalement envoyé par ses patrons pour lancer une société de sous-traitance.

Et puis il y a ceux qui sont simplement restés plus longtemps que prévu, comme Putsata, journaliste khméro-américaine : "Je m'étais toujours dit que pour mes 30 ans, je reviendrais dans le pays où je suis née. Je ne savais pas comment, mais je savais que je devais trouver un moyen." Et en effet, alors qu'elle souffle ses trente bougies, elle obtient une bourse d'un an pour effectuer des recherches à l'étranger. Une année pendant laquelle elle renoue avec sa famille restée au Cambodge et enquête sur les problèmes d'éviction foncière dans la province du Ratanakiri. "Je suis tout simplement tombée amoureuse du pays, raconte avec entrain la journaliste. Il y a quelque chose qui vous accroche ici. Peut-être est-ce le fait que c'est un beau pays avec une histoire sombre, peut-être est-ce le paysage… Peut-être est-ce un peu tout, mais en tout cas j'ai été happée et quatre ans et demi plus tard, je suis toujours là."

Un rôle pour les Khmers de l'étranger ?

"Il y a différents types de diaspora, estime Auray Aun. Certains sont à la recherche d'une identité, je pense que c'est commun à tous ou la plupart, d'autres viennent travailler avec déjà quelque chose en tête, un projet de vie ou autre, et puis il y a ceux qui se sentent rejetés en France et viennent chercher quelque chose ici."

"Je voulais être confrontée à mon côté khmer et découvrir cette culture, confirme Putsata. Pour la première fois, je fais face à des questions d'identité que je n'avais pas aux Etats-Unis. Enfin, on en a toujours un peu mais ici on y est confronté tous les jours. On est forcé de les gérer et de se demander : ce matin, est-ce que je suis khmère ou américaine ?"

C'est aussi à la découverte de son identité et du pays qu'il a quitté dix ans plus tôt que Rattana est revenu. Arrivé aux Etats-Unis à l'âge de 13 ans, il a dû batailler ferme pour rattraper son retard scolaire après six ans sans école. "Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour prouver que je n'étais pas stupide", confie ce "self made man", un brin de fierté dans la voix. En 1990, fraîchement diplômé d'une grande école d'ingénieur mécanique, il retourne pour la première fois au Cambodge où il décide finalement de s'installer. "Il y avait tant à faire ici. J'ai senti que quoi que je ferais, ce serait toujours au bénéfice de la société. […] L'idée est de partager ce que je sais afin, j'espère, de permettre à certaines personnes de moins souffrir."

Pour Putsata, il s'agit carrément d'assumer une part de "responsabilité". "Nous avons été assez chanceux pour pouvoir nous échapper, alors il devrait y avoir une espère de rendu à la communauté. C'est notre pays après tout !", lance-t-elle, enthousiaste. Une vision que partage Kosal, Khmer de Belgique. "Tous les jeunes de la génération 1979-1980 ont un rôle très important à jouer pour le Cambodge, estime le jeune homme plein d'idéal. Nous sommes nés après la guerre, nous avons eu l'occasion d'aller à l'école, donc ce sont des gens comme nous qui devraient retourner et donner un coup de pouce." Kosal a créé avec des cousins une association d'aide aux orphelins du Cambodge et projette de revenir s'y installer dès qu'il aura les fonds nécessaires.

En entendant ces propos exaltés, Hisham Mousar a les cheveux qui se hérissent sur la tête. "Le mode indicatif en droit est un devoir. Ils [les jeunes Khmers de l'étranger] 'n'ont' pas un rôle à jouer, mais ils 'peuvent avoir' un rôle à jouer, s'emporte le juriste, chef de projet à l'Université royale de droit et de sciences économiques. C'est vraiment difficile de se trouver dans la tourmente identitaire. Il ne faut pas créer le sentiment que les jeunes Franco-cambodgiens doivent absolument retourner au Cambodge, parce que ça risque de les déraciner. Car pour eux, le Cambodge est un pays étranger. Leur pays, c'est la France", martèle Hisham. Selon lui, si les Franco-khmers "ont un rôle à jouer" au Cambodge, c'est essentiellement en tant que Français, tout en ayant l'avantage d'être les mieux placés pour comprendre la société cambodgienne, s'ils le souhaitent.  

Gare au néocolonialisme...

Cette notion de "rôle", Davy Chou estime lui aussi qu'il faut la "prendre avec des pincettes" pour ne pas tomber dans "une espèce de colonialisme". "J'ai l'impression que les gens arrivent avec une certaine hauteur, regrette le jeune cinéaste franco-khmer. Il y a une figure du sauveur que je n'aime pas trop." C'est pourquoi Davy tient à garder en tête qu'il est là autant pour apprendre que pour donner. "Ca me sert moralement de savoir qu'il y a un échange", confie-t-il. Une optique que partage Rapytha, qui essaie d'inculquer l'esprit d'initiative au sein de son équipe de travail à l'aéroport, en soulignant que les étrangers ont eux aussi des choses à apprendre.

Yoti Mousar a pour sa part trouvé au Cambodge une place dans la société qu'il cherchait en vain dans son pays d'accueil. Arrivé en France en 1981 à l'âge de 3 ans, Yoti a grandi dans les banlieues, entouré d'étrangers, comme lui. "J'étais en manque de repères total. Je ne me sentais pas vraiment français. On ne voyait que des étrangers. Pas de quoi forger une identité", témoigne-t-il. Après des années de questionnement identitaire en France, il décide de s'installer au Cambodge. Aujourd'hui responsable informatique au Centre culturel français de Phnom Penh, Joty a été élu délégué des cadres. Mais il relaie les demandes de tous les employés à la direction, notamment les Cambodgiens qui ont parfois plus de mal à se faire comprendre. "Ici, j'ai la chance de côtoyer un peu tous les milieux sociaux. Ce qui est plus difficile en France. Donc j'ai trouvé un retour vers mes racines et l'émancipation à la fois. C'est le paradoxe de mon retour".  

Du manque d'intérêt à la passion pour le pays : un symptôme post traumatique?  

S'il leur suffit parfois de quelques jours dans le pays pour décider de s'y installer, l'idée même d'un retour peut parfois prendre des années à mûrir dans l'esprit des Khmers de l'étranger. "Je ne me suis jamais intéressé au Cambodge de ma vie", avoue Davy, revenu pour un projet d'un an. "Jusqu'à mes 22 ans, je n'ai presque jamais posé de questions à mes parents sur le passé. Ce qui aujourd'hui me paraît dingue. Inconsciemment, il doit y avoir eu un blocage." Interrogé quatre mois après son arrivée, Davy sait déjà que son histoire avec le Cambodge n'est pas terminée : "Je sais que ma vie en sera changée. Et c'est quelque chose que je n'avais pas prévu. Pourtant c'était évident. Un an dans le pays de tes parents alors que tu n'as jamais quitté la France…"

Hisham Mousar a lui entretenu une relation d'amour-haine avec son pays d'origine avant de parvenir à trouver un équilibre. Jusqu'à ses 19 ans, il déteste tout ce qui est asiatique. "C'était comme si c'était de la démarque !", avoue-t-il. Quand il revient pour la première fois au Cambodge en 1994, il tombe pourtant complètement amoureux du pays... et d'une de ses habitantes, qu'il épouse. De la diabolisation, il passe alors à une période d'idéalisation de son pays d'origine. "J'étais dans une espèce de terrorisme culturel où je ne pensais que par extrême", analyse le trentenaire, à la fois effaré et amusé. De retour en France avec son épouse, il intègre, parallèlement à ses cours de droit, l'Institut national de langues et de civilisations orientales (Inalco), où il apprend la langue et les bases de la civilisation khmères. Il se lance à corps perdu dans la vie associative, estimant que la jeunesse cambodgienne manque de représentation en France. Avec d'autres Franco-khmers (il préfère personnellement employer le terme de "Français d’origine cambodgienne"), il participe notamment à la création de l'Union des étudiants de la section cambodgienne de l'Inalco, de l'organisation Asie-Aide à la jeunesse, du magazine "L'Ecrit d'Angkor" et du site communautaire "Les Jeunes Khmers". Après trois ans de tourmente identitaire, c'est l'écriture de ses réflexions qui permettra à Hisham de trouver son équilibre. "Ce qui m'a guéri, c'est de me dire que je n'avais qu'un seul réceptacle, un seul cerveau, et qu'il avait été forgé en France, donc j'étais français, conclut-il. A partir de là, je ne me suis plus posé la question de mon identité."  

Dans un texte de neuf pages, le juriste tente de démontrer que la jeunesse française d'origine cambodgienne est essentiellement française. Selon lui, si celle-ci ne prend pas réellement conscience de son identité cambodgienne, c'est parce qu'elle "manque d'attractivité" à le faire. D'abord à cause du passé dramatique du pays, qui a brisé le transport de la mémoire. "On ne peut pas être attiré par quelque chose que l'on ne connaît pas voire que l'on ne comprend pas", argumente-t-il. En outre, l'état de développement du pays provoquerait un sentiment d'infériorité chez les jeunes Khmers de France. Or, la mise en avant de leur identité française, leur "intelligence nationale française", leur permettrait selon lui au contraire de prendre leur revanche sur cette infériorité qu'ils doivent injustement porter.  

Un retour difficile pour la famille

Pour les parents, il n'est pas aisé de comprendre pourquoi leurs enfants veulent retourner dans le pays qu'ils ont eu tant de mal à fuir. Beaucoup ne sont jamais revenus et gardent une vision du pays parfois en complet décalage. C'est ce qu'a ressenti Putsata lorsqu'elle est retournée au Cambodge pour la première fois. "Ca n'était pas du tout cet endroit dangereux qu'ils [mes parents] m'avaient décrit ! La guerre est finie depuis longtemps maintenant, mais c'est la dernière image qu'ils ont gardée du Cambodge. Donc ils associeront toujours le pays à la guerre et à la souffrance."  

D'autres, comme les parents de Davy, trouvent que c'est une perte de temps que leur enfant n'a pas à "s'infliger". "Elle [ma mère] avait l'impression que c'était une dette que je leur payais, une sorte de retour d'ascenseur parce qu'ils m'ont éduqué", se souvient-il toujours avec étonnement.
Le fait que leur enfant s'installe au Cambodge est paradoxalement souvent l'occasion pour les parents de dépasser leur traumatisme et d'oser pour la première fois remettre les pieds dans leur pays d'origine, comme ce fut le cas pour les parents de Putsata. "Ils commencent à comprendre et à renouer avec le pays comme ils ne l'auraient peut-être jamais fait si je n'étais pas venue ici. Je pense qu'ils avaient besoin d'une raison pour venir."

Le retour n'est jamais facile pour les exilés qui découvrent un pays complètement différent de celui qu'ils ont quitté. Certes bien plus sûr qu'ils ne l'avaient imaginé, mais qui n'a plus rien à voir avec la terre de leur enfance. Certains reviennent également désabusés par l'état du pays et auront tendance à "noircir le tableau". Davy a pu observer ces réactions chez ses parents lors de leur premier retour. De ses trois mois au pays, son père ne retiendra que l'extrême pauvreté ambiante mais proposera ensuite d'y retourner en famille. Sa mère a elle au contraire presque trop bien réagi. "Elle me racontait plein de choses, elle était émerveillée par tout, elle parlait à tous les gens dans la rue…", se souvient Davy. Au troisième jour, elle accuse pourtant le contrecoup et confie à son fils qu'elle a l'impression d'avoir "surjoué son euphorie" et qu'elle ne "trouve plus sa place". Il lui faudra trois semaines pour retrouver un regain d'optimisme.  

Différents domaines d'action, une même vision

Auray Aun est un de ces nombreux Khmers de l'étranger qui ont décidé de s'impliquer dans le secteur des ONG. "Je voulais participer au mouvement de développement mais ça peut être d'une façon ou d'une autre, s'empresse-t-il de préciser. Mon frère voudrait revenir pour développer un business et contribuer lui aussi au développement économique."

Un point de vue que ne contredira pas Franck Touch, entrepreneur, qui regrette justement que les Khmers de l'étranger aient trop tendance à se diriger vers le travail associatif. Selon lui, le fait qu'il y ait tant d'ONG au Cambodge crée une situation à double tranchant où les Cambodgiens préféreront obtenir un emploi dans une organisation, perçu comme mieux payé et moins intensif, plutôt que dans le privé. Un calcul qui se révèle stérile, à terme, estime l'entrepreneur : "Ce n'est pas bon du tout pour le Cambodge. Le mieux, c'est de tirer le pays vers le haut : mettre des atouts dans l'économie, donner du travail aux jeunes cadres, les accompagner, les former, créer une élite !" Un conseil que suivra Kosal, qui souhaite former des soudeurs de qualité lorsqu'il lancera sa propre entreprise de construction métallique.

Parallèlement à leur travail, certains s'investissent dans des activités leur permettant aussi de partager leurs compétences. Ainsi Rattana a lancé une exploitation agricole familiale avec comme défi de "montrer l'exemple" et de prouver que ces Cambodgiens sont capables de "faire de l'argent avec l'agriculture", à l'instar d'autres pays de la région.

Le bon moment pour revenir ?

Franck n'hésite pas à conseiller aux Khmers de l'étranger de revenir. Selon lui, c'est le bon moment car le pays est sécurisé depuis une dizaine d'années et les besoins en ressources humaines, tirés par la croissance économique, sont énormes. "C'est plus facile de sortir de la crise ici", veut croire ce chef d'entreprise.

Les Khmers de l'étranger ne reviendraient d'ailleurs pas à leurs origines sans un avantage économique à le faire, estime Chhaya, directeur de l'ONG Khmer Institute of Democracy (KID). "Il y a seulement une poignée de gens qui viennent en disant qu'ils seront satisfaits de gagner juste de quoi vivre", affirme ce Khmer d'Australie. Joty, dont le salaire est supérieur à celui d'un salarié local mais bien inférieur à celui de salariés expatriés, reconnaît que les avantages matériels ne sont pas négligeables : "Ici, au Cambodge, je loue un appartement de 100 m2. Jamais je n'aurais pu rêver de ça en France".

La belle vie ? Rapytha tient à mettre en garde les Khmers de l'étranger contre cette illusion d'une vie facile au Cambodge. A trop se focaliser sur ce confort matériel, certains risquent de se retrouver "piégés", renonçant à un retour en France, non par attachement au Cambodge mais par crainte de ne plus retrouver un niveau de vie identique. Une mise en garde que souhaite également faire Frank Touch, qui encourage les Khmers de l'étranger à revenir au Cambodge, mais "seulement s'ils aiment vraiment le pays. Pas juste parce qu'ils en ont marre de la France ou des Etats-Unis"...